J’ai terminé il y a peu Mensonge romantique et vérité romanesque, de René Girard. Lecture intéressante, passionnante,
même, que je ne peux que recommander à tous. Passionnante non en ceci qu’il délivrerait la vérité définitive sur les sujets qu’il traite, mais en cela qu’il ouvre de nouvelles pistes de
réflexion. Dans les thèses de Girard, il y a sûrement beaucoup à garder et beaucoup à jeter. Mais avant de critiquer une thèse, il s’agit de l’exposer, afin que chacun sache de quoi l’on parle.
C’est à cette tâche que je m’attellerais dans un premier temps, dans les pages de ce blog, avant d’attaquer une critique, ou plutôt une esquisse de critique.
La démarche de Girard est d’abord une démarche de critique littéraire. Par l’analyse des plus grands romans de la littérature occidentale (Principalement Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust), Girard met au jour la nature véritable du désir. Dans la plupart des romans, le héros désire directement l’objet, ce qui paraît conforme à notre logique. Ce qui, selon Girard, distingue le roman génial du roman ordinaire, c’est précisément qu’il révèle la présence d’un troisième terme entre l’objet et le sujet désirant : le médiateur. Don Quichotte, par exemple, est tout entier lancé dans l’imitation d’un modèle qu’il s’est imposé, Amadis de Gaule, chevalier errant par excellence. Don Quichotte est parfaitement conscient de ce choix : sa vie se résume à imiter Amadis parce qu’il s’en est fait le disciple. Par la suite, dans le développement du roman, le médiateur est de moins en moins distant. Dans la Madame Bovary de Flaubert, les médiateurs sont déjà moins inaccessibles : ils vivent la vie parisienne, certes distante mais accessible. Chez Stendhal, on imite son rival dans un rapport de pouvoir local. Ce qui change fondamentalement, c’est la distance au médiateur. Lorsque cette distance est grande, l’imitation est consciente : Don Quichotte, revendique son imitation. A mesure que la distance s’amenuise entre le sujet et le médiateur, l’imitation cesse d’être consciente. En effet, les possibilités concrètes des deux acteurs pour s’attribuer le même objet tendent à s’équilibrer. Le médiateur devient donc à la fois modèle et obstacle. Modèle parce qu’il dicte le désir, obstacle parce qu’il empêche sa réalisation. Le caractère d’obstacle du médiateur renforce son importance en tant que modèle : le sujet est persuadé que le médiateur le méprise trop pour l’accepter comme disciple. D’où un sentiment de déchirement face au médiateur : c’est la haine. Le ressentiment aveugle le sujet, qui devient incapable de reconnaître le médiateur en tant que médiateur.
A suivre…
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